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Société
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La conspiration Juive - Les Protocoles des Sages de Sion

Une part importante de l’antisémitisme repose sur la conviction qu’il existe un complot juif visant à dominer le monde. Pourtant, cette croyance est née d’une incroyable tentative de manipulation.

Faux Faux
24/02/2019 Par Olivier
Pertinence
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Début février 2019, plusieurs actes antisémites à forte portée symbolique ont été commis en France : A Quatzenheim, les tombes d'un cimetière juif ont été profanées ; A Paris, une série de quatre portraits réalisés en hommage à Simone Veil par l’artiste C215 ont été barrés de croix gammées et une inscription « Juden » (juif) a été taguée sur la vitrine d’une boutique Bagelstein ; A Sainte-Geneviève des Bois et Bagneux, un arbre et une stèle érigés à la mémoire d’Ilan Halimi ont été détruits ; A Maison-Alfort une plaque en mémoire d'enfants juifs déportés pendant la Seconde Guerre mondiale a été retrouvée brisée au sol…etc. 

Profanation cimetière juif Quatzenheim

Parmi les nombreuses condamnations sur les réseaux sociaux de cette résurgence d’actes antisémites, on a vu apparaître des messages établissant sans équivoque un lien entre antisémitisme et complotisme.

Tweet Tristant Mendes France

Effectivement, en occident, l’antisémitisme est le plus souvent associé à diverses croyances qui voudraient que les juifs possèdent trop de richesses et trop de pouvoir, ou qu’ils se considèrent comme le peuple élu, ou encore qu’ils soient au cœur d’une vaste conspiration internationale visant à dominer le monde. D’où viennent ces thèses conspirationnistes qui nourrissent l’antisémitisme ?

LA FRANCE JUIVE

C’est dans l’ouvrage La France Juive que les juifs ont pour la première fois été clairement associés à une conspiration mondiale visant à dominer l’espèce humaine. Sous-titré Essai d'histoire contemporaine, ce pamphlet antisémite en deux volumes d'Édouard Drumont publié en 1886 développe un antisémitisme à la fois racial et religieux, mais aussi et surtout économique. Selon l’auteur, le peuple juif contrôlerait de manière plus ou moins directe la finance et le capitalisme mondial. On y retrouve ainsi (déjà !) une critique virulente de la banque et de la famille Rothschild.

Couverture La France Juive

La France Juive devient rapidement la source de référence des théories sur le complot juif mondial qui favorise la montée d’un antisémitisme extrêmement virulent, lequel aboutira notamment, en 1894, à la célèbre affaire Dreyfus. Pourtant, absolument rien dans cet ouvrage ne contribue à démontrer incontestablement l’existence de cette conspiration juive.

Qu’à cela ne tienne, ce monument d’antisémitisme sera très rapidement occulté par un autre, dont le retentissement sera infiniment plus important : Les Protocoles des Sages de Sion.

LES PROTOCOLES DES SAGES DE SION

Décrit comme un projet de conquête du monde établi par les juifs, cet ouvrage se présente sous la forme d'une compilation des comptes-rendus de réunions secrètes qui décrit de manière très détaillée un plan établi par un mystérieux conseil de sages juifs afin d'anéantir la chrétienté et instaurer un pouvoir juif mondial.

Couverture Protocoles Sages de Sion

Ils apparaissent pour la première fois au tout début du XXème siècle entre les mains d’aristocrates Russes qui tentent de convaincre le Tsar Nicolas II et son gouvernement du danger que représenterait une trop grande ouverture à l'égard des juifs. L'empereur refusera pourtant de s’y référer, estimant sans doute que ce texte serait de nature à nuire à sa crédibilité.

L’ouvrage connaîtra néanmoins progressivement une carrière internationale, notamment en étant traduit en allemand dès 1909. Suite à la révolution bolchevique d'octobre 1917 et à la fuite de milliers d’aristocrates Russes vers l'Europe de l'Ouest, leur diffusion s'élargit encore davantage. Ils sont ainsi édités en Allemagne en 1920 et traduits en Français la même année par Ernest Jouin, un prêtre catholique. Leur notoriété s'accroît à nouveau à travers l’Europe à la faveur d'un éditorial titré Le Péril juif, un pamphlet dérangeant. Demande d’enquête paru dans The Times le 8 mai 1920.

Les thèses de ces protocoles sont ensuite reprises régulièrement au cours des années suivantes dans de nombreux ouvrages antisémites. Sans surprise, on en retrouve par exemple des références en 1925 dans Mein Kampf, d’Adolf Hitler. Ces protocoles justifient, selon celui qui deviendra l’artisan de l’extermination des juifs d’Europe, la théorie de la conspiration juive qui sera rapidement l'une des pierres angulaires de la propagande du IIIème Reich, aboutissant à la solution finale et au drame de la Shoah.

Par la suite, dans les années 1970, aux Etats-Unis, les milieux suprémacistes blancs d'extrême droite s’appuient sur Les Protocoles des Sages de Sion pour élaborer la théorie du ZOG (Zionist Occupation Government). Il s’agit d’une thèse conspirationniste selon laquelle les gouvernements des pays occidentaux, notamment aux Etats-Unis, seraient sous le contrôle des Juifs. La carrière de l’ouvrage ne s’arrête pas là puisque ces protocoles sont encore édités de nos jours, notamment en France, ou la dernière publication, qui date de 2010, est due à Philippe Randa, éditeur mais avant tout militant politique d'extrême droite.

Cet opuscule est donc l’œuvre majeure, diffusée progressivement à travers le monde tout au long du XXème siècle, sur laquelle s’appuient toutes les doctrines conspirationnistes alimentant l’antisémitisme.

UNE MYSTIFICATION

C’est à ce moment que ça devient drôle, si l’on peut dire : cet ouvrage est un faux, rédigé à Paris, en 1901, par Matveï Vassilievitch Golovinski. L’auteur s’est en réalité livré à un véritable plagiat du Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly paru en 1864. Il s’agissait alors d’une satire, dont la diffusion est restée relativement confidentielle, décrivant un plan imaginaire de conquête du monde par Napoléon III.

Pourtant, dès le départ, Les Protocoles des Sages de Sion ont été suspectés d'être faux. Ainsi, en 1921, soit un an après avoir pourtant présenté le document comme authentique, The Times, dans un article titré La fin des Protocoles, apporte la preuve de la falsification. Jacques Bainville, dans l’Action française, admet également la mystification dès 1921.

Par la suite, en 1939, Henri Rollin publie L'Apocalypse de notre temps, ouvrage qui détaille par le menu le processus de manipulation ayant conduite à la création et à l'exploitation des protocoles par les tsaristes, avant que ceux-ci ne soient rapidement repris par les fascistes et les nazis. Auparavant, lors du procès de Berne de 1933 à 1935, les juges suisses avaient en outre établi irréfutablement l’absence d’authenticité des Protocoles.

Il faudra pourtant attendre 1999 pour avoir la confirmation ultime et définitive de la falsification qui intervient grâce à l'identification de l’auteur, Matveï Vassilievitch Golovinski, par l'historien de littérature russe Mikhaïl Lepekhine. Quelles sont les motivations qui ont poussé  l’auteur à rédiger ces protocoles ?

INFLUENCER LE TSAR NICOLAS II

Le tsar Alexandre II, grand-père de Nicolas II, avait promu, dès le milieu du XIXème siècle, une politique assez libérale, avec l'abolition du servage et l'allégement des restrictions imposées au Juifs, considérés comme déicides dans la Russie orthodoxe. A sa mort, en 1881, son successeur, Alexandre III revient sur le statut des Juifs qu’il durcit à nouveau considérablement.

Il faut savoir qu’à cette époque, à la fin du XIXème siècle, la Russie connaît un extraordinaire développement industriel et financier et se trouve sur les rails pour acquérir rapidement une puissance comparable à celle des États-Unis. Nicolas II, considéré comme faible, rechigne à poursuivre la politique autoritaire initiée par son père. Les aristocrates conservateurs à la tête de la Russie, redoutant que cette mollesse ne vienne obérer le développement économique en cours, décident donc de tenter d’influencer le Tsar afin de le conforter dans une politique de fermeté, en particulier à l'égard des Juifs.

Au même moment, Matveï Vassilievitch Golovinski est un informateur de l'Okhrana (la police secrète Russe) qui travaille au Figaro avec Charles Joly, fils de Maurice Joly. Il maîtrise à la perfection les techniques de la propagande pour avoir travaillé dans les années 1890 pour le Département de la presse à Saint-Pétersbourg. Son agent de liaison en France, Pierre Ratchkovski, lui passe donc commande d’un faux, Les Protocoles des Sages de Sion, simplement destinés à l'origine à influencer le Tsar. L’opuscule, dûment authentifié par le ministère de l'Intérieur est alors présenté à Nicolas II comme la preuve ultime d’une conspiration Juive ayant pour ambition d’assoir la domination des Juifs sur le monde. La suite, vous la connaissez...

CONCLUSION

Il existe aujourd’hui un consensus entre historiens sur l'identité du faussaire, la manière dont le texte falsifié a été produit ainsi que sur les raisons ayant conduit l’auteur à réaliser cette mystification. Il ne subsiste donc plus aucun doute sur la nature éminemment mensongère et manipulatrice de ces documents. Pourtant, Les Protocoles des Sages de Sion sont encore très régulièrement mentionnés comme preuves de l'existence d'une conspiration juive mondiale, complot dont se nourrit encore de nos jours la pensée antisémite.

Ainsi, en janvier 2019, est paru un sondage réalisé par l’IFOP pour la Fondation Jean Jaurès et Conspiracy Watch qui établit que 22% des Français croient encore en l’existence d’un complot sioniste à l’échelle mondiale.

Capture sondage IFOP

Cela ne signifie nullement que 22% des français sont antisémites mais cela démontre que plus d’un siècle plus tard, malgré la preuve de la manipulation, la mystification opérée par Matveï Vassilievitch Golovinski en écrivant Les Protocoles des Sages de Sion a toujours un profond retentissement dans l’opinion publique. Les avocats de Mehdi Nemmouche, lors de son procés qui s'est tenu à Bruxelles en février, ont même axée une partie de leur stratégie de défense sur l'existence de ce prétendu complot Juif.

L’antisémitisme, pour celui qui n’est pas motivé par des considérations religieuses ou purement raciales, repose donc encore, en 2019, sur un corpus idéologique conspirationniste qui n’est assis sur rien d’autre que l’une des plus grosses manœuvres d’intox de l’histoire.

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